Ces huîtres d’un vert brillant, translucide et fascinant sont très parfumées, et savoureuses et douces en bouche. Soulignons toutefois qu’elles sont naturelles, saines, non polluées et bénéfiques pour l’environnement. En effet, on peut les qualifier de véritables « combattantes écologiques » en miniature. Les personnes qui les élèvent (certaines préfèrent parler de « culture ») font partie d’un groupe de courageux mytiliculteurs du golfe de La Spezia, rendu célèbre au XIXème par Shelley et Byron (d’où le nom de « Golfe des Poètes ») qui les appréciaient beaucoup. Le village de Portovenere, niché entre le port de La Spezia et les Cinque Terre, ne fascina toutefois pas seulement les cœurs tourmentés des poètes anglais. En effet, des savants de l’envergure de Lazzaro Spallanzani en firent un lieu de prédilection pour leurs études naturalistes, entre la mer et le maquis méditerranéen. Le premier savant qui exalta les qualités des huîtres locales fut le biologiste suisse Arturo Issel, selon lequel le fait que le bassin soit fermé, la présence de puits sous-marins d’eau douce et l’afflux de petits cours d’eau pure se prêtaient parfaitement aux exigences de la mytiliculture. Cette opinion fut étayée par un autre biologiste, l’italien Davide Carazzi, qui se montra prêt à soutenir l’initiative d’un entrepreneur du secteur, Emanuele Albano, originaire de Tarente. C’est ainsi que débuta, peu après l’unification de l’Italie, l’épopée des huîtres de Portovenere. Issel et Carazzi avaient vu juste : les premières coopératives naquirent au début du XXème siècle et, avant la deuxième guerre mondiale, plus de trois cents familles de Portovenere subvenaient à leurs besoins grâce à l’ostréiculture. Cet exemple de microéconomie locale vertueuse en pleine expansion s’écroula en 1973 lors de l’explosion du scandale des moules polluées de la Campanie, quand la terreur du bacille du choléra réduit à néant la consommation de mollusques dans toute l’Italie. Quatre ans plus tard, la Loi 192 imposa l’obligation du reparcage et de l’épuration. C’est alors que commença la lente reconstruction du rapport de confiance entre les citoyens et la mytiliculture, longtemps déléguée à la production française. Il fallut trente ans pour que l’Observatoire ligure de la pêche et de l’environnement lance l’expérimentation de l’ostréiculture en profitant de la réserve d’huîtres qui continuait à prospérer librement dans les vagues du Golfe des Poètes, et encore dix ans avant d’en lancer la commercialisation. La première personne qui crut à cette initiative fut un étudiant passionné de biologie marine, Paolo Varrella, aujourd’hui vice-président de la Coopérative des mytiliculteurs associés du Golfe, qui compte soixante-dix membres dont les deux tiers se consacrent à l’élevage aussi bien des huîtres que des moules. C’est lui raconte les secrets des huîtres vertes, « différentes de toutes les autres, qu’elles soient concaves ou plates, parce qu’elles se nourrissent presque exclusivement de phytoplancton local, qui offre des nuances de vert, une empreinte parfumée et une saveur marquée. Pour donner de la couleur aux claires, les éleveurs français sèment de la Navicula bleue, alors que chez nous, la couleur est naturelle ». Belles, bonnes et saines : « Dans le Golfe des Poètes, nous atteignons une salinité de 39 pour mille en été, et ne descendons jamais au-dessous de 37 : cette concentration se traduit en saveur et a en outre une fonction désinfectante. De plus, les huîtres grandissent ici sans aliments pour animaux et sans déjections. Nous effectuons constamment des contrôles et pouvons affirmer fièrement que les huîtres et les moules sont nettement au-dessous des limites prévues par la loi en termes de quantité de bactéries, même avant le processus de reparcage. Cela veut dire qu’on pourrait les manger dès qu’on les extrait de la mer, comme cela se faisait autrefois… C’est pour cela que nous avons créé le néologisme « merroir », qui définit notre terroir marin très privilégié ». Mais ce n’est pas tout : le professeur Pane de Gênes est sur le point de publier une étude qui démontre que les huîtres de La Spezia contiennent un quart de microplastiques par rapport à celles de l’océan, et la moitié par rapport à celles de la Méditerranée. Cela est dû au fait que, à Porto Venere, la mer est particulièrement limpide et contient moins de sédiments en suspension, et donc moins de microparticules. Cette série de coïncidences extraordinaires permet une production annuelle de quatre cents tonnes (plus trente mille tonnes de moules). Les hôtels et les restaurants de qualité se les arrachent afin de les mettre dans leurs menus et dégustations. Pour couronner le tout, les huîtres représentent un exemple admirable de rééquilibrage écologique. En effet, pour construire leur coquille, elles ont besoin de carbonate de calcium, qu’elles élaborent à partir des ions de carbonate de la mer. L’eau, à son tour, consomme du CO2 de l’atmosphère pour rétablir l’équilibre dynamique. Le professeur Giampietro Ravagna, de Ca’ Foscari, va publier prochainement une étude basée sur des calculs stœchiométriques qui montrent clairement comment les huîtres absorbent la moitié de leur poids en CO2 incorporé dans leur coquille, alors que les autres mollusques en absorbent environ 30 %. Ce n’est pas par hasard que la bataille contre l’acidification des océans passe aussi par des projets comme l’« Oyster gardening », des cultures d’huîtres (non destinées à l’alimentation humaine) implantées dans les marines américaines.